
Réalisateur : Ruggero Deodato
Année de Sortie : 1977
Origine : Italie
Genre : Cannibales
Durée : 1h28
Thibaud Savignol : 7/10
Sortie en Blu-Ray 4k le 16 janvier 2026 chez Sidonis Calysta
Régression Animale
À l’instar de Tobe Hooper et son Massacre à la Tronçonneuse, Ruggero Deodato est devenu malgré lui l’homme d’un seul film. Si les cinéphiles «éclairés» en connaissent davantage sur leurs filmographies respectives et aiment le rappeler en soirée, pour le grand public voilà seulement deux hommes responsables de deux déflagrations cinématographiques intemporelles. Des films comme rite de passage obligé lorsqu’on veut se confronter à un cinéma un peu plus rentre-dedans que le tout venant horrifique. La ressortie Du Dernier Monde cannibale chez Sidonis Calysta dans une splendide version restaurée, permet de contempler le brouillon furibard qui se cache derrière l’indépassable Cannibal Holocaust.
La Forêt d’Émeraude
Avant tout (re)connu pour ce dernier, sommet inatteignable de la Cannibalesploitation, Ruggero Deodato n’a pourtant que très peu officié dans le genre. Seulement trois films sur plus d’une vingtaine tournés : Le bancal Amazonia : la jungle blanche, où les cannibales rencontres les trafiquants de drogue, et ce Dernier Monde cannibale. D’abord confié à Umberto Lenzi suite au succès de son Cannibalis : Au Pays de l’Exorcisme (1972), sa gourmandise salariale incite les producteurs à se tourner vers Deodato. Un choix payant, le film sera un carton à sa sortie.
Un budget rapidement amorti, Deodato confiant lui-même avoir eu recours à une équipe réduite, à l’inverse des américains, adeptes de la terre brûlée pour accomplir leurs tournages XXL. Ancien assistant de Roberto Rossellini, pape du néo-réalisme italien, le metteur en scène a été durablement marqué par l’authenticité des œuvres de son mentor. Il s’inspire également de la revue National Geographic et tourna directement en Malaisie, au cœur des forêts pluviales, épaisses, denses et hostiles, où peu s’étaient encore réellement aventurés. Un tournage qui se révélera éprouvant, à la communication compliquée avec les autochtones, quand ce n’est pas le jeune Lamberto Bava, alors assistant de Deodato, qui se fit mordre par un serpent.

Mais de ce chemin de croix naîtra comme souvent (Apocalypse Now, Aguirre) une œuvre aux images saisissantes de beauté, décuplant l’impact de cet enfer vert. En 1975, sur l’île de Mindanao, un aventurier et un anthropologue espèrent percer le secret d’une tribu reculée, inconnue de notre civilisation. Mais suite à leur accident d’avion, ils sont pris en chasse. Rolf disparait dans les rapides, tandis que Robert est capturé et séquestrer dans une grotte.
La Caverne de Platon
Contrairement à Cannibal Holocaust, précurseur du Found footage au récit politique extrêmement fort sur la violence journalistique, Le Dernier Monde cannibale est un film d’aventure à l’ancienne, teinté de survie. S’y rejouent les mêmes tropes que ses prédécesseurs, où l’Homme blanc fait face à une nature archaïque et sauvage. Une altérité miroir qui trouble autant qu’elle tient l’Autre à distance, présenté comme une étape précédente de notre évolution. Mais ici, pas de séjour touristique dans des contrées inconnues pour frissonner. Deodato confronte rapidement et violemment deux mondes que tout oppose, qui finiront pourtant par se rejoindre, les occidentaux retrouvant leur animalité et barbarie par la force événements.
La mise en scène illustre ce propos de manière assez frontale, via de larges panoramas et autres plans contemplatifs de cette nature hostile, façon film de jungle habituel, tout en se musclant progressivement via une caméra heurtée digne héritière d’un French Connection, trauma fondateur de la décennie. Prend ainsi forme un langage plus organique, se jouant des axes et des perspectives pour plonger dans l’horreur absolue. On retiendra notamment la longue captivité de Robert, souvent filmée par une contre-plongée humiliante ainsi que de violents rituels dénués de la moindre ellipse.

Car déjà là, l’humiliation est l’un des moteurs du récit et des images de Deodato. Le second acte du film, presque intégralement muet, ponctué par les borborygmes de cette tribu cannibale, est d’une radicalité assez époustouflante. Rien ne nous est épargné. À notre époque quasi rétrograde et bigote en terme de corps nus à l’écran, il est incroyable d’observer cette longue séquence où Robert est intégralement déshabillé, avant que deux sauvages ne viennent tripoter son engin en gros plan tout en le comparant au leur. Gênant, déviant, ce passage raconte pourtant beaucoup sur notre obsession des organes génitaux masculins comme pourvoyeurs d’une certaine puissance.
To be continued…
On remarquera d’ailleurs tout au long du visionnage, à quel point le film pave le chemin pour son successeur. On a donc droit au fameux peuple cannibale, bien évidemment, mais également au viol d’une autochtone lors d’une séquence d’une animalité sidérante, à l’obligatoire rite punitif, ici avec des fourmis voraces, au sacrifice d’un bébé juste né balancé aux crocodiles ou encore aux malheureuses mises à mort animales. Dès lors, Le Dernier Monde cannibale apparaît comme la continuité fictionnelle des célèbres Mondo Movies italiens de la décennie précédente (documentaires racoleurs qui filment frontalement la mort).
Si l’on assiste d’abord à des animaux se tuant entre eux (c’est qui n’est pas plus pardonnable), la main humaine ne saurait tarder à intervenir. On a souvent cité la fameuse scène de la tortue dans Cannibal Holocaust, à juste titre, mais celle du crocodile apparaît pourtant beaucoup plus éprouvante, l’animal ne bénéficiant pas d’une mort rapide, clairement encore vivant au début de son dépeçage. Deodato a toujours prétexté que ces exécutions étaient des rituels qu’il avait la chance de pouvoir filmer, mais la démarche d’un voyeurisme assoiffé de vérité questionne toujours, et devient même ironique au vue de son prochain film de cannibales.
C’est ainsi que par petites touches, le cinéaste italien expérimente et annonce déjà les excès et thématiques de son magnum opus à venir. Moins gore, moins politiquement féroce, Le Dernier Monde cannibale reste un brouillon hybride, un diamant brut qui sera sacrément poli trois ans plus tard. Pas le pionnier du genre, il ouvrera cependant la voie à toute une chiée de films plus ou moins recommandables, abreuvant pendant une bonne décennie la Cannibalesploitation. Coup d’essai, coup de maître.



