
Réalisateur : Steven Spielberg
Année de Sortie : 1971
Origine : États-Unis
Genre : Thriller Routier
Durée : 1h30
Le Roy du Bis : 9/10
Thibaud Savignol : 9/10
Le Chat et la souris
Chaque rétrospective accordée à un auteur est l’occasion de (re)découvrir ses obsessions et thèmes de prédilection, ses talents de conteur mais aussi ses erreurs. Dans le cas de Steven Spielberg, alors âgé d’une vingtaine d’années, il était admis de parler d’un élève surdoué capable de transcender un « simple » projet télévisé en pure exercice de style taillé pour le grand écran.
Naissance d’un géant
Il est de notoriété que le premier film de Steven Spielberg impressionna tellement le public qu’il fût présenté au festival d’Avoriaz, où il rafla le grand prix avant de sortir au cinéma. On a fait pire comme début de carrière. La vocation du cinéma de Steven Spielberg a toujours été d’atteindre une portée universelle avec la même constance formelle et esthétique tout au long de sa vie. Si Duel est encore apprécié aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour la grammaire de sa mise en scène mais également pour sa simplicité.
La tension se nourrit de l’incarnation d’une menace familière. Une heure et demie durant, le réalisateur va orchestrer un véritable jeu du chat et de la souris entre un camionneur fou à lier et un représentant de commerce timoré. Cette mise en danger sadique et perverse n’est pas seulement le fond du sujet, puisqu’il y est question d’une lutte psychologique entre un homme aliéné par une vie de famille peu épanouie et son contraire : un loup solitaire sans ambages ni attache.
Plus qu’un thriller routier, Duel est donc un film sur la condition de l’homme blanc, tiraillé par ses aspirations, drames et états d’âmes personnelles. Au fur et à mesure de leur opposition, le père de famille va voir son état mental se détériorer jusqu’à l’état de psychose, le camion devenant une figure allégorique d’un no man’s land s’étendant à perte de vue. Pour illustrer ces rapports de force et de taille, le réalisateur caractérise son poids lourd (massif, sale et rutilant) à l’aide de contre-plongée, toujours du point de vue de la petite berline.

Mâle des transports
Steven Spielberg organise également la rencontre de deux Amériques irréconciliables (Démocrate/Républicain), celle des cols blanc et cols bleus fréquentant les restos routiers et petites routes pittoresque de la cambrousse. Le citadin doit faire face au rustre en domptant son environnement de prédilection.
Les deux acteurs en présence seront ponctuellement mis à l’épreuve tout au long de leur parcours. L’hospitalité campagnarde typique du sud des Etats-Unis répondant à la courtoisie plus formelle des yankees. Une séquence illustre parfaitement cet état de fait lorsque David tentera de pousser un bus scolaire pour l’aider à prendre son élan. Tentative qui va évidemment s’avérer infructueuse en raison de la puissance de son pot de yaourt, quand le camionneur n’aura aucune difficulté à mener la mission à bien.
Au-delà de ces bras de fer et concours de virilité, Steven Spielberg cristallise cette opposition en installant un climat de paranoïa constant et palpable. Le face à face dans le restaurant routier va dans ce sens : David tente d’échafauder l’identité de son poursuivant par une multitude de scénarios projetés en voix off dans son esprit tourmenté. Epié du regard par les clients installés au comptoir et dominé par la présence du poids lourd à l’arrière-plan, le client agité tente de se faire petit tout en faisant des suppositions. S’il tente de lui fausser compagnie, de le prendre de vitesse ou bien de se cacher sur une butte en contrebas, le chauffard reviendra perpétuellement le harceler, n’ayant visiblement rien de mieux à faire de son temps.
Toute tentative d’échapper à son poursuivant n’aboutira qu’à une éternelle fuite en avant, le camion barrant systématiquement tout horizon. Desservi par un suspens hitchcockien, Duel finit alors par ressembler à un western. Deux hommes/Deux véhicules se faisant face dans un cadre crépusculaire, prêt à solder leurs comptes une bonne fois pour toute. Derrière cette lutte homérique (David contre Goliath) il y a une symbolique : celle d’un mari devant pour la première fois de sa vie affronter ses problèmes plutôt que de chercher à les esquiver. C’est donc au prix d’un combat acharné que le mâle pourra enfin s’affirmer. Et oui, être un homme c’est avant tout savoir surmonter ses problèmes.



