[Critique] – Crazy Six


Crazy Six affiche film

Réalisateur : Albert Pyun

Année de Sortie : 1997

Origine : États-Unis / Slovaquie

Genre : Polar Atmosphérique

Durée : 1h34

Le Roy du Bis : 5/10


Le Refn des Bacs à Soldes


Albert Pyun est un cinéaste boulimique, pour ne pas dire stakhanoviste. En l’espace de deux décennies, il a réalisé plus d’une trentaine de films, majoritairement destinés au marché de la vidéo. Le réalisateur est d’ailleurs célèbre pour son efficacité éclair : quelques jours de tournage lui suffisent généralement pour mener ses productions à terme ; des films qui garnissent aujourd’hui les bacs de DVD à un euro l’unité chez Cash Express. Il faut dire aussi que ces œuvres ne brillent pas toujours par leur originalité, malgré quelques éclairs sporadiques au sein d’une filmographie avant tout marquée par l’urgence et la contrainte.

Le Nouvel Eldorado

À sa décharge, Pyun n’a pas toujours bénéficié du contrôle total de ses films ni du final cut. Il a dû composer, tout au long de sa carrière, avec des budgets dérisoires et l’indisponibilité chronique de ses acteurs, ce qui l’a contraint à ruser en permanence. Crazy Six apparaît dès lors comme la quintessence de ce cinéma de débrouille, s’en remettant abondamment à l’art du montage pour venir au secours d’une mise en scène et d’un récit chancelant.

On sait Pyun amateur de récits post-apocalyptiques, et l’on retrouve ici quelque chose de cet imaginaire de fin du monde ou du moins de fin de civilisation. Le choix de ne jamais définir clairement le cadre de l’action, baptisé «Crimeland», vise à installer un univers hors du temps et de l’espace, comme un ersatz de Sin City. Pourtant, difficile de ne pas deviner que le film a été tourné, une fois encore, au cœur de Bratislava, nouvel Eldorado des productions fauchées de l’époque, attirées par ses avantages fiscaux et ses faibles coûts d’exploitation.

Crazy Six critique film

L’intrigue, en revanche, peine à captiver et tourne rapidement à vide, à l’image du film dans son ensemble. Crazy Six se laisse toutefois regarder grâce à une certaine recherche visuelle : des plans esthétisés, noyés sous des projecteurs de lumières parfois employés de manière excessivement démonstrative. Il s’en dégage une atmosphère onirique, nappée d’une musique mélancolique, plus indolente que véritablement envoûtante. Là où un Nicolas Winding Refn utiliserait la musique pour traduire les états d’âme de ses personnages, Pyun s’en sert surtout pour magnifier Ivana Milicevic, sur laquelle il braque sa caméra avec une insistance hypnotique. Toute l’œuvre semble d’ailleurs graviter autour d’elle et de ses chansons, qui ne sont pourtant pas les siennes, puisqu’elle est doublée par une chanteuse professionnelle.

Gangsters Hors-Champ

Les personnages sont majoritairement mutiques, confinés dans des portions de décors réduites, se croisant rarement à l’écran. Pyun abuse ainsi du champ-contrechamp pour masquer leur absence physique dans le même espace. On devine sans peine que le budget a été largement englouti par les cachets d’acteurs pourtant présents seulement quelques heures sur le plateau. Parmi eux, des has-been en fin de parcours, tel que Burt Reynolds, qui campe un vieux shérif perdu dans une ville fictive d’Europe de l’Est, un choix totalement anachronique rétrospectivement. Sa prestation donne l’impression qu’il est venu uniquement encaisser son chèque et faire de la figuration.

Rob Lowe, quant à lui, semble complètement au bout du rouleau dans le rôle de ce junkie hagard, donnant l’impression de voir sa vie défiler au ralenti. À travers son regard, le spectateur a parfois le sentiment de vivre un véritable bad trip sensoriel, comme s’il était lui-même à demi-comateux, une seringue plantée dans le bras. D’une certaine manière, c’est sous son prisme que se déroule l’ensemble du récit, puisque le film porte le nom de son personnage, lequel n’a pourtant rien de particulièrement fou ni d’imprévisible.

Crazy Six critique film

Ice-T, souvent enclin au cabotinage, livre l’une de ses meilleures prestations, sans doute aussi parce que son temps de présence à l’écran reste assez limité. On retrouve également Mario Van Peebles, grimé en parrain de la mafia, flanqué de son chihuahua, psalmodiant quelques mots de français pour se donner une contenance pseudo-classieuse. Une posture qui reflète finalement assez bien le film dans son ensemble.

Le Bloc de Charbon qui se prenait pour un Diamant noir…

Derrière cette façade stylisée se dessine surtout une ville austère, envahie de clochards et de dealers prêts à vous refiler un fixe au coin de la rue. On a parfois l’impression qu’Albert Pyun a tenté de se faire passer pour un cinéaste qu’il n’est pas. Nicolas Rioult, dans son introduction au film, parle de « bribes de grand cinéma », évoquant un «diamant noir» et comparant Crazy Six à Streets of Fire, influence revendiquée de Pyun. Si la photographie de George Mooradian se pare effectivement d’un superbe vernis chic, le film n’a en réalité rien de véritablement distingué.

Crazy Six souffre avant tout de son montage elliptique et de ses innombrables moments de suspension, étirés jusqu’à l’épuisement. Les choix de mise en scène atmosphériques ne suffisent pas à relever l’intérêt de ce polar mollasson, qui évoque davantage un clip musical d’une heure et demie qu’un véritable règlement de comptes entre truands. Les fusillades n’arrangent rien, tant elles sont conventionnelles et grossièrement découpées, à tel point qu’elles feraient presque passer un Godfrey Ho pour du John Woo. Le film parvient à contourner certaines de ses contraintes pour en faire, volontairement ou non, la matière même de son discours. Encore faut-il accepter que ce discours soit celui qu’un journaliste ou un spectateur aura choisi de lui prêter.

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