
Réalisateur : Gareth Edwards
Année de Sortie : 1983
Origine : États-Unis
Genre : Révolution Intergalactique
Durée : 2h13
Le Roy du Bis : 9/10
Thibaud Savignol : 7/10
Sous les pavés, la plage
Après plus d’une décennie à subir le règne de l’empire Disney, le studio aux grandes oreilles n’a cessé d’étendre son emprise sur la galaxie du 7ᵉ art depuis le rachat de Lucasfilm. En parallèle d’une nouvelle trilogie censée réconcilier les générations et en conquérir une nouvelle avec Rey et Kylo Ren, Rogue One a Star Wars Story s’imposait déjà, il y a dix ans, comme une tentative opportuniste et audacieuse d’étoffer la mythologie de la saga et d’occuper les fans entre deux épisodes. Remanié en profondeur par des producteurs frileux face à la radicalité initiale du projet, le film de Gareth Edwards n’en demeure pas moins, avec le recul, l’opus le plus sombre et subversif de toute la franchise.
Darkest Hours
Qui a dit que Star Wars ne faisait pas de politique ? Dans sa seconde trilogie (en réalité préquelle à la première), George Lucas explorait déjà les dérives de la mondialisation, les tensions économiques et l’érosion démocratique comme terreau de l’extrémisme ; d’abord avec La Menace Fantôme, puis jusqu’à l’investiture dictatoriale marquant la fin de La Revanche des Sith. Rogue One s’inscrit dans le climat anxiogène et délétère du règne de l’Empire, en investissant cet entre-deux situé entre le troisième et le quatrième épisodes, autrefois réduit à une simple ligne dans le bandeau introductif de La Guerre des Etoiles. Un interstice fertile pour un récit de guerre désenchanté.
Rogue One c’est le vrai Suicide Squad de l’année 2016. Car le scénario ne fait de mystère pour personne et le public en connaît déjà l’issue : la mission est vouée au sacrifice. Alors que l’Empire tente d’asseoir sa domination sur la galaxie avec la création de l’Étoile Noire, une lune artificielle capable de réduire les planètes en poussière, un groupe de rebelles tente désespérément d’en récupérer les plans afin d’exploiter une brèche et de la détruire. L’intrigue subversive nous place ainsi dans une position ambivalente, dans laquelle les résistants doivent se résoudre à commettre des actes ignobles et brutaux, et à prendre quelques milliers de vies pour en épargner des milliards d’autres s’ils veulent en finir avec la tyrannie.

On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, et Gareth Edwards compose avec cette sinistre réalité à travers une portraitisation tout en nuances, qui rompt avec le manichéisme primaire caractérisant depuis toujours la saga de George Lucas. Visuellement, le film traduit cette vision à travers une mise en scène rugueuse et immersive, une palette de couleurs désaturées, une texture quasi documentaire, et une caméra à hauteur d’homme. Rogue One s’éloigne du space opera flamboyant pour se rapprocher du film de guerre, évoquant parfois des conflits bien réels dans sa représentation du chaos (le guet apens sur Jedha et les guerriers de Saw Gerrera évoquant les terroristes d’Al Qaïda).
Dans sa version 3D, le relief permet de saisir le travail opéré sur les différentes échelles, perspectives et effets visuels. L’assaut des résistants sur une plage paradisiaque envahie d’AT-AT avec l’Étoile Noire en contre-point dans le ciel azuréen crée un contraste particulièrement saisissant entre paradis et enfer, beauté naturelle et destruction industrielle. C’est là que le film trouve son souffle épique, sans jamais recourir à un seul duel de sabres lasers.
The Suicide Squad
Dans Rogue One, la frontière entre rébellion et collaboration se brouille constamment, et libre à chacun de voir midi à sa porte. Car le film aborde ces deux notions à travers le personnage de Galen Erso, architecte responsable de l’Étoile de la Mort, mais aussi saboteur clandestin. Le film met en lumière la complexité des rapports humains, des choix et compromissions en temps de guerre et d’occupation. Sous couvert d’assurer la paix, l’Empire déploie une propagande massive et criminalise toute forme d’opposition. Les populations prises en étau se retrouvent soumises à un dilemme cornélien consistant à coopérer (délation, trahison) et à être récompensées, ou bien à prendre les armes et en payer le prix fort.

Face aux actes terroristes et guerillas émaillant les colonies impériales, la population préfère donc détourner le regard sans faire de vague par peur de se retrouver entre deux feux («It’s not a problem if you don’t look up»). Mais si le personnage de Jyn Erso s’inscrit dans cette catégorie dite «passive», d’abord détachée des enjeux politiques, elle comprend progressivement qu’il est impossible de rester neutre. Car dans cet univers, l’inaction est déjà une forme de choix et la politique, elle, s’occupe toujours de ses administrés jusqu’à les réduire définitivement au silence ou à la servitude contrainte et forcée.
Le film véhicule ainsi quelque chose de profondément punk et anarchiste dans son discours à travers l’exaltation du sacrifice collectif face à une machine oppressive et implacable. La réplique : «Rebellions are built on hope» devient une sorte de mantra, une espérance fragile, arrachée à un monde en ruines. Le public est alors invité à prendre le parti des insurgés dans ce combat opposant des hommes et femmes «ordinaires» ne disposant que de simples “lance-pierres” face aux armes de destructions massives de l’Empire.
La force, autour de laquelle gravitent toutes les figures héroïques, est ici reléguée à une croyance marginale. Elle est notamment incarnée par Donnie Yen, dans le rôle d’un bretteur aveugle digne de Zatoichi. Cette croyance est même parfois assimilée à du fanatisme ou à un extrémisme religieux, habituellement attribué aux groupes terroristes et révolutionnaires (Daesh, Al-Qaïda, le Hezbollah), accentuant encore un peu plus le trouble entre les deux camps.

Malheureusement, le film semble avoir également souffert de son cahier des charges, réduisant cette charge kamikaze à une déflagration moindre dans le paysage sclérosé des superproductions. Certains arcs narratifs (notamment ceux de Cassian Andor ou Saw Gerrera) semblent mutilés, laissant entrevoir des zones d’ombres et exactions à peine explorées (espionnage, exécution, sabotage).
À contrario, les apparitions d’anciennes figures ayant passées l’arme à gauche (Peter Cushing et Carrie Fisher dans des versions digitalisées) trahissent elles aussi les obligations contractuelles du film. Ce fan service permet néanmoins d’assurer une jonction cohérente, et de revitaliser le plus grand antagoniste que la franchise ait jamais porté en lui redonnant une dimension terrifiante : Dark Vador, dans une scène culte filmée sous un nouveau point de vue décuplant l’impact dramatique et émotionnel de l’intrigue.
Au milieu de ces champs de ruines et de désolation, l’une des dernière scènes résume à elle seule la licence poétique du film : le couple de héros contemple un ultime coucher de soleil dans l’horizon avant l’anéantissement, une lueur d’humanité fugace, engloutie par l’ombre d’une guerre totale en l’espace d’un éclair ou d’un tir de canon laser.



