
Réalisateur : Sean S. Cunningham
Année de Sortie : 1980
Origine : États-Unis
Genre : Slasher
Durée : 1h35
Le Roy du Bis : 6/10
Thibaud Savignol : 8/10
Le tueur au calendrier
Le choix du titre pour un film d’horreur n’est pas une étape négligeable lors de sa production. Si beaucoup usent d’un champ lexical violent voire brutal pour attirer le chaland (L’Enfer des Zombies, Le Métro de la mort), un nouvel Eldorado se dessine au tournant des années 80. Aujourd’hui culte, mais au succès relatif en 1974, Black Christmas n’avait pas transformé l’essai malgré sa tentative. C’est Halloween qui consacrera la manœuvre, associant une fête populaire à un massacre en bonne et due forme. Découlera alors une palanquée de films transformant le moindre événement culturel en orgie sanglante (Prom Night, Silent Night Deady Night, Meurtres à la Saint-Valentin). Et Vendredi 13 constitue l’un de ses plus beaux représentants.
Copy Cat
Derrière l’opération se cache ce filou de Sean S. Cunningham. Réalisateur de quelques comédies coquines et sportives dans les années 70 (Case of the Full Moon Murders, Manny’s Orphans), il est surtout un producteur roublard, toujours à l’affût d’un concept qui pourrait lui rapporter gros. Son premier fait d’armes n’est autre que l’ultra-violent La Dernière maison sur la gauche, réalisé par un tout jeune Wes Craven. Une bande d’exploitation qui repoussait les limites du rape and revenge à l’écran en 1972, quelques années avant le terminal I Spit on Your Grave de Meir Zarchi. Et qui n’était rien d’autre qu’une relecture post-Code Hays de La Source du plus respectable Ingmar Bergman, transformée en exécutoire traumatique d’une époque bercée de violences (Vietnam, Altamont).
Et c’est dans le même ordre d’idée que le succès récent d’Halloween en 1978 va lui mettre l’eau à la bouche. Œuvre quasi séminale et pourtant chef d’œuvre instantané (Psychose et Le Voyeur apparaissent davantage comme des proto-slashers, plus portés sur leurs enjeux moraux), le long-métrage rapporte 70 millions de billets verts à travers le monde. Avec son budget de seulement 325 000 dollars, il n’en faut pas plus pour aiguiser l’appétit de nombreux producteurs. Fauché à ce moment de sa carrière, Cunninghman tente le tout pour le tout et mise 550 000 dollars sur un slasher qui se calquera sur son modèle, autant sur le plan financier que de la mise en scène.

À la croisée des genres
Bien qu’il cite allègrement le classique de Carpenter dès son introduction, en usant de la célèbre vue subjective censée illustrée le point de vue du tueur, les influences de Cunninghman (il est également réalisateur) ne s’arrêtent pas là. En délocalisant son intrigue de la banlieue américaine au camp de vacances pour teenagers en pleine forêt, l’ombre de La Baie Sanglante de Mario Bava se dessine plus clairement. Souvent oublié dans les historiographies du slasher, le long-métrage du maître italien s’amusait déjà d’un jeu de massacre en pleine nature, exécutions sanguinolentes à l’appui. Plus trivialement, ça coûte sûrement moins cher d’aller tourner au fin fond des bois que de s’emmerder à louer des habitations ou construire des décors en studio.
Mais par ce déplacement du récit, le film ne raconte également plus tout à fait la même chose. D’un Mal profondément enraciné dans un tissu urbain labyrinthique, où une apparente sécurité révélait in fine l’horreur qui se tapit à chaque coin de rue, on écarte la menace vers des contrées extérieures comme retour à la nature et sa barbarie initiale. Les jeunes dépravés, qui fument, baisent et picolent sont mis de côté, réduits à leurs plus bas instincts, avant qu’un justicier masqué ne viennent nettoyer tout ça à l’arme blanche. Ce n’est pas pour rien si le slasher a longtemps véhiculé cette image d’un genre réactionnaire, où les pêchés de sexe et de substance étaient durement punis. Un état de fait accentué durant la période reaganienne, avant que Scream ne vienne mettre un bon coup de pied dans la fourmilière au milieu des nineties.
Longtemps terre privilégiée des monstres mythologiques (vampire, momie, loup-garou), les années 60 ont vu émerger le visage du psycho-killer au cinéma. Une nouveauté liée au phénomène des tueurs en série qui explosa aux États-Unis (Ted Bundy, Edmund Kemper, John Wayne Gacy), et dont Ed Gein fut une inspiration directe au Massacre à la tronçonneuse de Hooper. Le Mal n’est plus une forme abstraite et maléfique, mais revêt désormais une apparence humaine, comme miroir de notre propre animalité enfouie. Michael Myers entérine ainsi la longue liste des Boogeymans mythiques (Leatherface est un peu à part), masqués, férus d’armes blanches, prêts à faire frissonner les kids de par le globe. Iconisé depuis avec son masque de hockey et sa stature de colosse, Jason Voorhees n’apparaît ici que fugacement. On ne révélera pas l’identité du tueur pour les quelques lecteurs encore vierge de cette information, mais la révélation a de quoi surprendre.
Sean Cunninghman mixe ainsi le tout, pique des idées à droite et à gauche (une séquence de douche, forcément), tout en apportant sa propre patte : un scénario à la ligne claire (un tueur qui rôde, des moniteurs de colo préparant le camp d’été comme potentielles victimes) et une efficacité très premier degré. S’il peut paraître plus daté que les autres classiques de son époque, le résultat conserve ce charme propre aux films d’exploitation de son temps, fait de cadrages bruts, d’éclairages tranchés et d’un grain poisseux comme on en trouve rarement aujourd’hui. Les scènes de nuit sont à saluer pour leur opacité, où il est réellement difficile de visualiser certains faits et gestes, décuplant de fait la tension. Même si il s’avère que le manque d’éclairage est dû aux contraintes budgétaires, l’effet n’en reste pas moins redoutable d’efficacité.

Cliché toi-même !
Mais dans une volonté de surenchère constante (obligatoire?), Vendredi 13 exacerbe la violence, là où Halloween marquait la rétine par sa suggestion et des meurtres brutaux éclairs, finalement peu sanglants. Assisté du grand Tom Savini qui sortait tout juste du Zombie de Romero, les deux hommes s’éclatent à imaginer des mises à mort aussi diversifiées qu’originales : hache dans le crâne, tisonnier dans la gorge ou corps criblé de flèches contre une porte, hommage au Sodoma de Saint Sébastien. Le bodycount est généreux, devenant un gage de potentiel succès au box-office. Quelques petites tenues, un peu de bécotage et on obtient le cocktail explosif de sexe et sang, prêt à attirer les ados du monde entier dans les salles obscures.
Et puis, que serait le long-métrage sans son thème iconique en diable, fait d’écho et de réverbération. Si l’on se plait à l’imiter au son d’un «cha, cha, cha», les onomatopées prononcées ont initialement un vrai sens. Le compositeur Harry Manfredini a en effet contracté le célèbre «Kill her, mommy !» en «ki,ki,ki» et «ma, ma ma», l’un pour «kill» l’autre pour «mommy». D’autre part, Cunnighman opère souvent une coupure musicale nette avant que les meurtres aient lieu, à contre courant des usages traditionnels, afin de tromper régulièrement le spectateur.
Assassiné par la critique à sa sortie, qui n’y voyait qu’un spectacle débile, régressif, fauché et gratuit, le public sera lui au rendez-vous. Le producteur roublard aura réussi son coup, engrangeant 60 millions de dollars à l’international, et lançant dans la foulée l’une des plus longues sagas horrifiques, avec pas moins de 12 films au compteur aujourd’hui.
Si ce Vendredi 13 premier du nom accuse le poids des années, il n’en reste pas moins un classique incontournable, de ceux qui écrivent l’histoire du genre. Si tant de clichés sont aujourd’hui souvent, et à tort, attribués à ce style de films, c’est bien parce qu’il y a eu des précurseurs pour mettre en place ces soi-disant archétypes. Des figures de styles qui ne cessent de se remodeler, empruntant aussi bien au giallo, au psycho-killer movie qu’au whodunit à la Agatha Christie. Tout n’est qu’influences, conflits et (dé)construction permanente, comme la vague du néo-slasher le démontrera quelques années plus tard. En attendant, bonne chance à Crystal Lake.



