
Réalisateur : M.J Bassett
Année de Sortie : 2002
Origine : États-Unis
Genre : Royaume-Uni / Allemagne
Durée : 1h34
Thibaud Savignol : 6/10
La Der des Ders
Déjà plus de cent ans que nos ancêtres s’écharpaient sur les immenses champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Un conflit qui n’a cessé de rester dans l’ombre de son cadet, plus destructeur, plus démesuré, acmé de la barbarie humaine. Moins d’historiens s’y sont attelés, moins d’œuvres ont émergé de ce premier conflit à échelle industrielle, où les morts ne se comptaient plus par centaines ou par milliers, mais par millions. Heureusement pour les cinéphiles, que ce soit du côté de la fiction (l’incroyable faux plan-séquence de 1917) ou du documentaire (le bouleversant Pour les soldats tombés), ce conflit peu représenté accouche la plupart du temps de véritable pépites.
Au fond du trou
L’ouverture soignée du film lance les hostilités. Le générique voit défiler les trognes de soldats prêts à monter au front et à charger l’ennemi. La caméra se balade de visage en visage, illuminés seulement par les fusées éclairantes et autres explosions d’obus, où l’on peut lire aussi bien l’angoisse que l’impatience d’en finir. Le sifflet sonne, les échelles sont dressées, il est dorénavant temps de traverser le No man’s land. Filmée de nuit et souvent en plans serrés par manque de moyen, la longue introduction guerrière ne démérite pas, avec ses dizaines de figurants, sa fureur belliqueuse et son bourbier de barbelés enchevêtrés.
Tandis qu’un groupe d’hommes survit aux horreurs nocturnes, déboussolés par l’apparition autour d’eux de gaz mortels, ils découvrent une tranchée quasi-déserte d’où émergent quelques allemands paniqués. Après les avoir exécutés, il n’en restera qu’un qu’ils feront prisonnier. Mais quelque chose cloche dans ce lieu en vase clos. Quand l’un des leur est atrocement assassiné, les appelés anglais comprennent qu’ils ne sont probablement pas seuls.

Pour son premier long-métrage, M.J Bassett s’inscrit directement comme une fidèle apôtre de John Carpenter : un groupe d’homme isolés, succédant à d’autres terrorisés et désormais proies d’un Mal indicible, il n’en faut pas plus pour y voir une relecture de The Thing à la sauce Première Guerre mondiale. La théorie d’allemands infiltrés dans leur bastion étant rapidement occultée, il ne reste qu’une menace imperceptible, poussant progressivement à bout chaque protagoniste.
Si on évite le test sanguin et la très lente montée en tension, c’est parce que la réalisatrice nous vend une version plus bourrine du classique de 1982. Chacun va petit à petit péter les plombs, notamment face à leur captif germanique, cause de tensions dans le groupe. Chacun sombre dans la peur et la paranoïa à sa façon, mais deux destins prennent le pas sur les autres. D’un côté le tout jeune Shakespeare (Jamie Bell, 16 ans, à peine auréolé du succès de Billy Elliot), de l’autre le violent briscard Quinn (Andy Serkis). L’un vivra un véritable périple intérieur, à la recherche de son humanité perdue dans ce monde qui part en vrille, tandis que le second matérialise les pulsions de mort, comme un véritable retour à l’état bestial.
Ça va trancher !
Cette dualité sera au cœur du récit, agrémentée de nuances diverses, de l’officier perdant toute emprise sur le réel jusqu’au sergent trop terre à terre (il veut affronter physiquement la menace), en passant par le prête épris d’une quête mystique. Mais ce Mal qui se terre dans la tranchée, qui persécute et terrifie ses occupants, n’est rien d’autre qu’une métaphore de la guerre elle-même, de l’horreur absolue qu’elle cause, de la folie qu’elle propage. Loin de l’alien vorace de The Thing, ici le Mal ne contamine plus dans leur chair les soldats, mais s’enracine dans leur esprit, qui vacille constamment entre réactions féroces et potentielles illusions.

On peut d’ailleurs saluer cette mise en scène du Mal, représenté soit par un nuage de sang qui éclabousse les visages, soit par la terre qui se meut, cherchant à engloutir les nouveaux venus. Quoi de mieux pour symboliser les gigantesques bourbiers sanglants de ce premier conflit mondial ? On se demande même si Gans n’a pas zieuté cette série B en préparant son Silent Hill, tant l’utilisation des barbelés apparaît similaire, capturant les corps avant des les lacérer méchamment.
Bien que le long-métrage souffre de quelques longueurs, et au final d’une progression assez classique quant à l’effondrement psychologique de ses personnages, il parvient à se démarquer du tout venant. L’ambiance y est poisseuse, lourde, sous une pluie diluvienne et avec une boue qui s’insinue partout, quand ce ne sont pas les rats qui font un festin des blessés. Tourné dans les environs de Prague (il n’y a qu’à voir la longue liste de techniciens tchèques au générique), la reconstitution d’une véritable tranchée immerge immédiatement le spectateur dans cette enfer sur Terre. Le petit making-of laisse entrevoir un tournage galère, éprouvant, qui amène toute cette physicalité au résultat final : ça hurle, ça tombe et ça se fout régulièrement sur la gueule.
Mais là où La Tranchée n’aurait pu être que le petit film d’horreur sympa et oubliable habituel, c’est sa dernière partie qui en fait un divertissement un peu plus recommandable. Abandonnant sa structure horrifique premier degré, le scénario fait un pas de côté inattendu, laissant libre cours à une pluralité d’interprétations. On se gardera bien de spoiler quoi que ce soit, mais le final cite ouvertement un grand classique fantastique du début des années 90. Et si l’on rembobine quelques séquences après visionnage, on se met à relier différemment certains indices placés ici et là. Encore la preuve que la conclusion d’un récit peut aussi bien annihiler que bonifier tout ce qui a été raconté avant.



