
Réalisateur : James Cameron
Année de Sortie : 2022
Origine : États-Unis
Genre : Monde Immersif
Durée : 3h12
Le Roy du Bis : 10/10
Thibaud Savignol : 8/10
Cinquante Nuances de Bleu
Dieu a créé la Terre en 6 jours et s’est reposé le septième. Mais il en a fallu beaucoup plus à James Cameron pour inventer Pandora. Faute des technologies adéquates à l’époque, le réalisateur s’est attelé à la reconstitution minutieuse de son Titanic, et à continuer d’explorer les fonds marins afin de repousser les limites de l’équipement 3D (Les Fantômes du Titanic, Aliens of the Deep), et à se perfectionner à leur utilisation. Dans le même temps, Le Seigneur des Anneaux sortait et avec lui la nouvelle technologie de performance capture, qui allait révolutionner l’industrie et enfin lui permettre de concrétiser sa vision.
Le Grand Bleu
15 ans après sa sortie, il suffit de revoir Avatar en 3D sur grand écran pour constater que non seulement le film n’a pas pris une ride, mais qu’il met encore à l’amende la plupart de ses concurrents sur le plan visuel et technique. C’est dire l’empreinte qu’à laissé le film dans le paysage hollywoodien de la précédente décennie, devenant le moteur de cette effervescence stéréoscopique, s’étant malheureusement éclipsée avec la crise du Covid. Son succès record redonna un second souffle au blockbuster contemporain.
Cette limitation technique fait figure de point de bascule dans les réactions très contrastées de la part du public. Néanmoins, il faut bien reconnaître que le tapage marketing reste sa plus grande ennemie, surtout quand l’expérience de visionnage conditionne totalement l’avis que l’on s’en fait. Il est évident qu’une personne le voyant en 2D sur son écran TV passerait forcément à côté et que les attentes démesurées accoucheront d’un pétard mouillé.
En tout état de cause, la majeure partie des blockbuster actuelles n’arrivent pas encore à la cheville d’Avatar premier du nom. La barre a même été abaissée à un niveau extrêmement bas après une décennie de productions Marvel standardisées, si bien qu’il n’y avait que James Cameron pour tenter de la remonter. Mais il y avait quand même du pain sur la planche, notamment d’un point de vue scénaristique, puisque le manichéisme primaire était l’argument brandi depuis toujours par l’opposition.

Après 13 ans d’attente, on y croyait plus tant cette séquelle tenait quasiment de l’arlésienne. Évidemment c’était sans compter sur les ressources financières et techniques de James Cameron, qui a toujours été un homme de défi doublé d’un entrepreneur visionnaire qui ne s’est pas seulement contenté d’atteindre la fosse des Mariannes en solitaire. Chacune des entreprises qu’il a mise à l’eau ont généré d’immenses raz de marais financiers. Avec plus de 2 milliards de dollars de retombées, Avatar : La Voie de l’Eau s’est imposé comme le troisième plus gros succès au box-office mondial.
Magic Blue
L’intrigue de ce nouvel opus s’inscrit dans la continuité logique du précédent épisode. Le bien avait triomphé du mal, et la RDA avait dû rentrer bien gentiment sur Terre pour panser ses plaies et réfléchir à un nouvel angle d’attaque. Avec sa fresque dramaturgique ambitieuse, Avatar : La Voie de l’Eau constitue bien l’équivalent de Star Wars Episode V : L’Empire contre-attaque en son temps. Le scénario s’apparente à une fuite en avant avec différents enjeux narratifs doublés d’une lutte pour la survie. Et à défaut de la saga Skywalker, nous suivrons celle des Sully, une famille de Na’vi obligés de fuir le maquis car persécutés par l’oppression militaire et impérialiste de la RDA, pillant sans vergogne les ressources naturelles de Pandora. Les humains paieront cher leur soif de (re)conquête.
Tout le film sera ainsi parcouru par un sentiment d’inéluctabilité face à la destruction de cette exolune. Pourtant, si l’intrigue tend à véhiculer un sentiment d’urgence, James Cameron sait aussi prendre le temps d’en perdre à travers ses nombreuses situations d’exposition faisant la part belle à la découverte et à l’émerveillement. Avatar : La Voie de l’eau est avant tout un film immersif qui nous invite à découvrir un environnement vertigineux et foisonnant, dont on peine à discerner l’artificialité tend celui-ci apparaît plus vrai que nature.

Autrefois moins modeste, Cameron s’est peu à peu assagi jusqu’à atteindre une forme d’humilité désarmante et un état de sérénité providentiel, lui permettant d’expérimenter plus que de raison. Avec le recul, le cinéaste a également reçu et digéré les nombreuses critiques adressées à Avatar premier du nom afin de nuancer le portrait de ses principaux protagonistes, qu’il nous dépeint sous un jour nouveau. L’instinct maternel fera ainsi rejaillir les pulsions les plus primitives et sauvages de Neytiri dans ce conflit. Sully va prendre son rôle de père de famille un peu trop à cœur en se comportant comme un véritable despote avec le cadet de la fratrie.
L’autre merveille de caractérisation est à mettre au crédit de son antagoniste toujours aussi déterminé mais aussi beaucoup plus contrasté, entre ses états d’âme et une crise existentielle qui semble couvrir sa nouvelle condition de Na’vi. Le personnage va-en-guerre semble vouloir épargner les innocents du conflit et ne se contenter que de tuer leurs animaux de compagnie ou de cramer leur cahute de pacotille. Blague à part, James Cameron semble avoir apporté ce qu’il faut d’altérité et d’ambiguïté morale chez chacun de ses protagonistes, de manière à les rendre plus authentiques et attachants qu’auparavant.
Enfin, mentionnons le jeune spider, qui n’est autre que le fils biologique de Quaritch et qui symbolise à lui tout seul ce choc des cultures entre deux mondes que tout oppose. Son arc narratif est en accord avec celui de la dramaturgie, partagé entre le devoir de protéger ceux qu’il aime (les Na’vis) et celui d’aider l’alter égo de son père à trouver le chemin de l’éveil et de la rédemption, qui pourrait éventuellement lui faire rallier le camp opposé. Seulement c’est bien connu, il n’y a que les idiots qui ne changent jamais d’avis, un peu comme certains spectateurs qui ont regardé ce film en 2D sur leurs minables et pathétiques écrans de télé.
Fabubleu
Mais Avatar : La Voie de l’eau c’est aussi ce film militant qui te fait prendre conscience de ton empreinte carbone et de ton putain d’égo de blanc occidental. James Cameron nous expose les pires dérives du capitalisme sauvage par le biais de la déforestation et de la pêche excessive. Et le plus fort c’est qu’il aura fallu dépenser la bagatelle de 460 millions de dollars dont 100 environ pour la campagne marketing afin de nous en faire prendre pleinement conscience. C’est promis, aux prochaines élections, on votera écolo.

Cette séquelle se distingue par la pertinence de ses thématiques liées à l’hybridation mais également aux devoirs de transmission et d’héritage. D’une part sur le plan narratif dans les rapports familiaux que nouent chacun des membres de la famille Sully, d’autre part dans le pouvoir de ces images façonnées par les nouvelles technologies de pointe, notamment la performance capture qui vient encore de franchir un cap. À l’heure où les extrêmes gangrènent peu à peu les gouvernements occidentaux, la démarche anthropologique d’Avatar : La Voie de l’eau fait facilement écho à nos propres écueils (les difficultés d’intégration liées au métissage, le choc des cultures, l’importance de la vie des espèces dans le cycle de reproduction).
James Cameron subvertit également le traditionnel rite d’initiation qu’il applique à l’antagoniste devant penser, manger, parler et agir comme un Na’vi afin de raisonner comme eux et ainsi pouvoir traquer son pire ennemi. À l’inverse, la famille Sully devra également réapprendre à ne faire qu’un au sein d’un nouvel environnement, le même qui fascine son réalisateur depuis plusieurs décennie : l’océan. Un défi technique assez ahurissant qu’aucun film n’a jamais su réellement dompter jusqu’à présent.
Cette plongée maritime témoigne de sa fascination pour le grand bleu et ses profondeurs, la richesse de sa faune et de sa flore insoupçonnée par le commun des mortels. Tel un démiurge, Cameron façonne un nouvel écosystème mélangeant plusieurs espèces présentes sur Terre pour en produire de nouvelles. Nous sommes arrivés à un point où l’on ne peut parfois même plus distinguer ce qui est réel ou artificiel, dans la peinture de cet univers et de ses nombreux mammifères marins et crustacés que l’on jurerait pouvoir palper des mains.
Bleu d’Enfer
Pour surmonter ce défi technique, James Cameron employa les outils de motion capture sous l’eau à l’aide de différents trucages et machines tel qu’un générateur de courant destiné à reproduire les conditions océaniques. Des véhicules sous-marins furent aussi utilisés afin de simuler le mouvement des créatures aperçues dans le film. À tout cela s’ajoute la parfaite lisibilité des séquences d’action, rendue possible par l’utilisation du HFR, composite doublant la fréquence des images de 24 à 48 images par secondes. Cette technologie permet d’offrir au public une vague de séquences très spectaculaires aussi bien sur terre, sous l’eau ou dans les airs.

À l’émotion de ces rapports familiaux et l’enchantement de ces fonds marins, s’ajoutent également l’exaltation d’une odyssée guerrière (la chevauchée fantastique des Ilus et Skimwing vers le cargo ennemi), ou bien un déchirement dramatique émouvant et tire-larmes (le massacre des Tulkuns quand ce n’est pas celui de la perte d’un ami, ou même d’un proche). James Cameron s’offre également le luxe d’un ultime baroud d’honneur, sorte de bouquet final reprenant la plupart des concepts (une force naturelle est toujours confrontée aux avancées humaines), motifs et scènes les plus célèbres qui ont marqué sa filmographie. Le naufrage d’un baleinier entre en collision avec celui du Titanic et devient le sacerdoce de plusieurs destins brisés, prisonniers d’un fardeau filial et civilisationnel.
Il serait difficile de restituer l’impact émotionnel charrié par cette séquelle, ou bien d’en résumer la richesse thématique que nous ne faisons qu’effleurer en surface. Il nous est néanmoins permis d’affirmer qu’Avatar : La Voie de L’Eau fait partie de ces quelques rares films où l’utilisation de la technologie redéfinit non seulement les méthodes de mise en scène mais aussi notre propre rapport au 7ème art et à la manière de le consommer.
Il intègre ainsi avec quelques rares autres tels que Mad Max : Fury Road, Gravity, ou L’Odyssée de Pi le club très fermé de ces blockbusters qui n’ont d’intérêt à être vu qu’en 3D pour leur degré d’immersion extra-sensorielle, sous peine de passer en partie voir même complètement à côté de leur ampleur et de leur démesure pharaonique. Pour peu que vous vous laissiez porter par le courant, Avatar : La Voie de l’Eau ravivera votre âme d’enfant. À la fin on a plus qu’une seule envie, c’est d’y replonger les pieds joints, l’écume aux lèvres et la larme en coin.



