[Critique] – Ulysse


Ulysse affiche film

Réalisateur : Mario Camerini

Année de Sortie : 1954

Origine : Italie / France / États-Unis

Genre : Péplum

Durée : 1H57

Le Roy du Bis : 7/10


Dolce Odysséa


Jusqu’à la sortie récente de L’Odyssée de Christopher Nolan, le poème fondateur d’Homère demeurait curieusement à la marge du grand spectacle hollywoodien contemporain. Aucune superproduction récente n’avait osé affronter frontalement l’errance d’Ulysse avec les moyens et l’ambition d’un blockbuster mythologique. Il faut dire que le péplum n’a jamais été pleinement souverain, renaissant par cycles industrielles. Après l’âge héroïque du cinéma muet italien (Cabiria) le genre décline avec l’avènement du parlant et le déplacement du centre de production vers Hollywood. Il faudra attendre l’après-guerre pour assister à sa renaissance. Profitant du déclin du néoréalisme,les studios de Cinecittà retrouvent leur splendeur d’antan en accueillant le tournage de Quo Vadis, superproduction auréolée d’un triomphe mondial et de plusieurs Oscars.

Ulysse sur son 31

Ce succès inaugure un nouvel âge d’or. Pendant une quinzaine d’années, près de 150 péplums seront produits avant que l’industrie italienne ne s’essouffle et se recycle au milieu des années 60 avec l’engouement populaire initié pas les trois Sergio (Sergio Leone, Sergio Corbucci, et Sergio Martino) autour du western spaghetti. C’est dans ce contexte clinquant que le légendaire Kirk Douglas profite de son idylle européenne pour incarner Ulysse dans l’adaptation homérique réalisée par Mario Camerini et produite par le magnat Dino De Laurentiis.

Si, financièrement, le film navigue sous pavillon américain, il conserve une sensibilité européenne qui lui confère une tonalité singulière, souvent absente des grandes fresques hollywoodiennes. Les reconstitutions, ambitieuses mêlent différentes époques de l’Antiquité ; armes et armures furent d’ailleurs empruntées à des musées d’Athènes, de Naples et de Rome, renforçant l’authenticité plastique de l’ensemble. Ne pouvant embrasser l’intégralité du poème d’Homère, le scénario procède par ellipses et passerelles narratives, condensant l’épopée en une suite d’épisodes emblématiques.  Cette construction fragmentée, loin d’appauvrir le récit, en exalte au contraire la dimension mythique. 

Le rôle d’Ulysse sied particulièrement à Kirk Douglas composant un héros complexe, tiraillé par son orgueil, son tempérament, sa fougue, et ses sentiments amoureux. Ardé par le désir de vivre pleinement son aventure et de défier les dieux, Ulysse demeure également tempéré par sa condition mortelle et le besoin de retrouver les siens à Ithaque. Ces contradictions culminent dans la séquence où il se fait attacher au mât de la trière afin d’entendre le chant des sirènes sans succomber à la tentation des abîmes. Son impétuosité met souvent ses compagnons en péril, faisant de lui un héros faillible et tourmenté, fidèle à l’ambivalence du texte d’Homère.

Ulysse critique film

Le dilemme cornélien de l’immortalité (l’épisode de Calypso), résonne comme un écho discret à l’image publique de son principal interprète partagé entre ambitions dévorantes (gloire, richesse, et multiple conquête féminine) et désir d’équilibre personnel et familial. L’intime et l’épique se répondent ainsi dans un équilibre fragile, à l’image du voyage lui-même : l’affrontement avec Polyphème, l’épreuve de l’arc, puis la mnestérophonie d’une cruauté implacable. Les chants X et XI sont habilement fusionnés, réunissant la Nekuia et la rencontre avec Circé. Silvana Mangano incarne à la fois Circé et Pénélope dans un subtil jeu de miroir, opposant la tentation sensuelle et le fameux ancrage domestique.

Éternelles Légendes

Si le film propose des effets visuels convaincants, Mario Camerini mise avant tout sur le pouvoir de suggestion faute de moyens à la hauteur de ses ambitions. Ce choix confère au film une poésie artisanale qui n’amoindrit jamais sa puissance d’évocation. Le spectateur accepte volontiers de se laisser porter par les courants de cette aventure fantastique et mystique, qui préfigure, par son ambition mythologique, les films d’aventures en stop-motion de Ray Harryhausen comme Jason et les Argonautes ou Le Choc des Titans.

La déferlante marvelisé reprendra finalement le relais à la fin des années 2000 mais son expansion fulgurante et son défilé incessant de stars en caleçon et moule-burne finira par saturer l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, alors que les tensions politiques et identitaires traversent de nouveau l’Occident, le retour de L’Odyssée ne relève peut-être pas du simple opportunisme hollywoodien mais répond à un besoin plus profond et viscéral. Il était temps de bander les muscles et de raviver le faste mythologique d’antan pour interroger nos propres errances et dérives actuelles. Car certaines légendes ne disparaissent jamais vraiment, mais attendent patiemment que leur époque les convoque de nouveau.

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