
Réalisateur : Tate Steinsiek
Année de Sortie : 2020
Origine : États-Unis / Albanie
Genre : Horreur Châtelaine
Durée : 1h46
Le Roy du Bis : 5/10
Broken Reflection
Près de vingt-cinq ans après le film de Stuart Gordon, Castle Freak s’offre une nouvelle jeunesse sous l’égide de Fangoria qui entend bien revisiter à son tour l’univers horrifique imaginé par H. P. Lovecraft. Réalisé par Tate Steinsiek, le film produit avec la bénédiction de Charles Band marque une nouvelle étape dans la carrière de cet artisan du gore passé derrière la caméra. Là où le cinéaste américain adaptait librement la nouvelle Je suis d’ailleurs pour accoucher d’un film d’épouvante aussi sordide que viscéral, cette relecture contemporaine entend bien élargir considérablement les frontières de son univers en puisant plus largement dans la mythologie lovecraftienne. Un pari forcément risqué tant l’original, malgré ses moyens relativement modestes, avait su imprimer une véritable sensation de malaise derrière ses murs décrépits et ses couloirs hantés.
Miroir, mon beau miroir…
Quelques années après avoir perdu la vue dans un accident de la route, Rebecca tente de surmonter son traumatisme aux côtés de son compagnon, responsable du drame. À la mort de sa mère biologique, elle hérite d’un château situé dans les Balkans. Accompagnés d’un groupe d’amis, le couple se rend sur place avec l’intention de faire l’inventaire des lieux et de revendre la vieille bâtisse au plus vite. Tandis que Rebecca cherche à comprendre les circonstances de son abandon et le mystérieux passé de sa mère, les visiteurs découvrent peu à peu que le château dissimule une histoire bien plus ancienne et monstrueuse qu’ils ne pouvaient l’imaginer.
Ce remake se confronte donc à l’inévitable jeu de comparaison avec son aîné, comme un jeu de miroir vicié que souligne d’emblée sa séquence introductive, reprenant à sa manière le principe de la nouvelle Je suis d’ailleurs. Mais là où Stuart Gordon tirait de son freak une figure pathétique, voir même tragique derrière son apparence monstrueuse, cette nouvelle version choisit de pousser le curseur vers le grotesque et la déviance. Autrefois interprétée par Jonathan Fuller, la créature traînait ses chaînes dans les catacombes et les coursives du palais Ducal de Giove, faisant de son abjection le prolongement d’une existence misérable.
Kika Magalhães compose une créature plus libidineuse, dont les pulsions et les exactions donnent lieu à quelques saillies yuznesques franchement répugnantes. Le réalisateur n’hésite d’ailleurs pas à mélanger érotisme et body horror, jusqu’à verser dans une imagerie volontairement grand-guignolesque (un rapport bestial non consenti) où outrage contre nature, appendice sexuel tentaculaire et visqueux, et rituel ésotérique se succèdent sans retenue.

… dit moi qui est le plus monstrueux !
Le problème vient surtout du fait que Castle Freak semble constamment vouloir nous rappeler qu’il appartient à un univers plus vaste. Le réalisateur insère donc ses motifs et influences lovecraftiennes au forceps tels que le Necronomicon, la famille Whateley, ou une série d’allusions allant de Dunwich, l’université Miskatonic, les grands anciens, Yog-Sothoth, et Cthulhu.
Même certains détails plus discrets, comme une bouteille portant le nom Casa Giorgio Orsino, renvoient directement à l’œuvre de Gordon. Jusqu’à la scène post-générique, qui pousse le clin d’œil encore plus loin en convoquant l’univers de Re-Animator. Cette volonté d’inscrire le film dans une mythologie étendue est louable. Mais à force de multiplier les greffes, ce remake donne parfois l’impression de vouloir exhiber ses références plutôt que de les intégrer naturellement à son récit.
Et ce ne sont pas les personnages qui permettront de donner davantage de chair à l’ensemble. À l’exception de Rebecca, dont la cécité constitue toujours un intéressant ressort de mise en scène, la galerie de protagonistes peine à susciter le même attachement tant leurs caractères sont clairement antipathiques. Le film gagne heureusement en intérêt lorsqu’il abandonne cette petite troupe pour s’enfoncer dans les entrailles du château et laisser parler ses visions les plus dérangeantes.
Steinsiek exploite efficacement les décors du Gjirokastër. La photographie de Spiro Nino magnifie ses pierres, ses couloirs et ses pièces plongées dans l’obscurité grâce à de beaux jeux d’ombres et de lumière. Quelques extérieurs nocturnes, noyés sous les projecteurs ou une brume occulte, confèrent même au film des airs de gothique italien. Cette impression est encore renforcée par la partition de Fabio Frizzi, compositeur attitré de Lucio Fulci, dont les sonorités synthétiques et mélancoliques semblent tout droit sorties d’une autre époque. Reste que ces belles intentions ne suffisent jamais à faire oublier le reflet négatif et brisé qu’offre ce nouveau Castle Freak, où ne subsistent finalement que les contours et éclats du film de Gordon.



