
Réalisateur : Albert Pyun
Année de Sortie : 1999
Origine : États-Unis / Slovaquie
Genre : Ego Trip Mal Tourné
Durée : 1h09
Le Roy du Bis : 3/10
Thibaud Savignol : 2/10
L’Impasse Afro-Américaine
Les friches industrielles, les bastons, les fusillades, les gangsters et les zones urbaines en décomposition constituent l’ADN même du cinéma d’Albert Pyun. De ses débuts prometteurs avec L’Épée sauvage à l’excellent et trop souvent mésestimé Dollman, le cinéaste a longtemps démontré un véritable savoir-faire d’artisan de série B, capable de tirer parti de budgets faméliques pour fabriquer des univers post-apocalyptiques cohérents et stylisés (Nemesis, Knights Les Chevaliers du Futur). Puis vint la longue dérive dans les limbes du DTV, là où les ambitions artistiques s’effacent au profit de contrats alimentaires et de tournages expéditifs, dans des décors sinistrés squattés par les rats et les camés.
Calamity Ice-T
Dans cet enfer des bacs à DVD à prix cassé, la filmographie de Pyun s’est accumulée comme un cimetière de galettes anonymes, bien loin des promesses formulées à ses débuts. Rappelons qu’il fut un temps adoubé par Toshiro Mifune lors d’un séjour au Japon, et brièvement pressenti pour intégrer l’équipe de Dersou Ouzala d’Akira Kurosawa. Depuis, le cinéaste a croisé la route de figures aussi diverses que Jean-Claude Van Damme, Rutger Hauer, Tim Thomerson, Steven Seagal ou Christophe Lambert. Sa réputation finira même par atteindre Ice-T, donnant naissance à une collaboration tardive (Mean Guns, Crazy Six), avant que le rappeur n’entraîne le cinéaste dans une trinité de projets autrement plus embarrassante.
Corrupt est le premier film de cette trilogie, une tentative de fusion entre cinéma de gangsters fauché et un égo-trip mal tourné autour de la bicrave, des meufs, du code de la rue, et autres joyeusetés du même genre, dans le but de mettre en valeur une constellation d’artistes issue du rap américain (Snoop Doggy Dog, Fat Joe, TJ Storm). Le problème, c’est que le film confond posture et contenu, et qu’il est quand même difficile d’être pris au sérieux quand on se compromet dans un tel parangon de vulgarités et d’âneries avec la grâce d’un clodo sur une moto.
Le commentaire audio du film est une véritable madeleine de Proust révélant, malgré lui, l’arrogance naïve de son producteur. Ice-T s’y livre à un numéro d’auto-satisfaction hilarant, persuadé d’incarner une figure cool et intimidante alors même que le métrage accumule les approximations techniques, les effets numériques indigents et les situations grotesques. Le plus sidérant reste toutefois son cynisme décomplexé. L’artiste reconnaît que Corrupt est un film voué à l’oubli et que s’y attarder relève d’une véritable perte de temps.

Cette lucidité tardive, noyée sous un flot de plaisanteries graveleuses (Ice-T lâche furtivement quelques flatulences en se targuant d’être un énorme queutard…) et d’anecdotes de tournage peu reluisantes, finit paradoxalement par rendre le commentaire plus divertissant que le film lui-même et à transformer cette piste en témoignage involontaire d’un naufrage créatif. Face à un tel embarras, l’absence d’Albert Pyun derrière le micro relève moins du désintérêt que de l’instinct de survie artistique.
Truands de la Galère
Sur le plan narratif, Corrupt se résume à une fable urbaine d’une pauvreté confondante : un caïd autoproclamé prétend maintenir la paix dans son quartier tout en multipliant les trahisons, les violences et les manipulations, brandissant un “code” qu’il est le premier à bafouer. Face à lui, un rival tente de s’émanciper en défiant son autorité, déclenchant une vendetta sans relief, parasitée par des personnages secondaires inutiles et une intrigue tenant sur un couplet de rap mal inspiré.
Le traitement réservé aux personnages féminins est aussi nauséabond que la morale véhiculée par le film. Le récit choisit de faire payer à une femme lucide et intègre les lâchetés d’un frère infantile, préférant se cacher dans une benne à ordure pour éviter d’affronter ses problèmes. Tourné dans le ghetto glacial et déprimant de Bratislava, Corrupt se confond rapidement dans une série de scènes d’actions confuses où tout le monde se tire dessus dans un chaos visuel et sonore sans le moindre impact.
Les contraintes budgétaires sautent aux yeux : faux raccords grossiers, ellipses aberrantes, gestion de l’espace calamiteuse, montage à la truelle et transitions dignes d’une sitcom bon marché. Reste, ça et là, une scène de vengeance excessive ou une flambée de violence grotesque qui finit surtout par amuser par son outrance : un mari cocu soudain pris d’une furie vengeresse, se met à botter des culs dans un fast-food miteux, avant d’enfourcher une moto aussi solide qu’un tank et de tuer des gangsters par paquet de douze lors d’une impasse mexicaine (ou serait-ce une impasse afro-américaine ?).
Corrupt est ainsi à l’image de son environnement, c’est le néant. Un film sans regard ni nécessité, meublé par des musiques promotionnelles issues d’un album de rap, où même le talent d’un artisan aguerri comme Pyun se dissout dans l’indifférence et la bêtise de ses producteurs. Un objet clairement daté, embarrassant, et symptomatique d’une époque où l’on pouvait encore croire qu’empiler des clichés éculés et des punchlines suffisait à faire du cinéma.



