[Critique] – Blade Runner


Blade Runner Affiche Film

Réalisateur : Ridley Scott

Année de Sortie : 1982

Origine : États-Unis / Hong-Kong / Royaume-Uni

Genre : Thriller SF

Durée : 1h57

Le Roy du Bis : 10/10
Thibaud Savignol : 9/10


To Live and Die in L.A.


Avec sa représentation d’un avenir dystopique saturé de voitures volantes, technologie rétro-futuriste et bric à brac clinquant, Blade Runner a largement contribué à définir les contours du cyberpunk tel qu’on le connaît aujourd’hui. Pourtant, avant de devenir un chef-d’œuvre d’anticipation unanimement célébré, le film de Ridley Scott fut une anomalie commerciale et critique. Sorti en 1982, il voit son destin éclipsé par celui d’un certain E.T. l’Extraterrestre et se heurte à l’incompréhension d’un public qui ne sait tout simplement pas quoi faire de cet objet froid, poisseux et désenchanté. À l’ère du reaganisme triomphant, coincé entre L’Empire contre-attaque et Le Retour du Jedi, Blade Runner apparaît comme une note dissonante, partageant le même sort que The Thing de Carpenter : un film trop sombre, trop adulte, trop en avance pour son époque.

Un Parcours de Replicant

Cette réception houleuse trouve en partie son origine dans une gestation chaotique. Le département marketing se retrouve face à un casse-tête : comment vendre un film tiraillé entre le néo-noir existentiel voulu par Ridley Scott et le pur film d’action espéré par les producteurs ? Le tournage, tendu, n’arrange rien. Peu expansif, Scott laisse ses équipes techniques et son acteur principal, Harrison Ford, livrés à eux-mêmes. Le cinéaste observe, tranche peu, et se dissipe dans l’arrière-plan comme un écran de fumée, suscitant frustrations et incompréhensions.

Pour ne rien arranger, les projections- seront désastreuses. Le studio impose alors des coupes brutales et une voix-off explicative, surlignant lourdement des intentions que le film n’avait nul besoin de verbaliser. Paradoxalement, ces multiples remontages et réécritures successives participeront à forger la légende du film, jusqu’à l’aboutissement tardif du Final Cut, version enfin affranchie de ses béquilles narratives.

Blade Runner Critique Film Ridley Scott

Le futur est déjà là

Dès son ouverture, Blade Runner impose un monde d’une densité sensorielle inédite, témoignant de ce que les affres de la création peuvent parfois engendrer de meilleur. L’horizon embrasé se confond avec la constellation d’Orion. Une cité tentaculaire, aux accents tokyoïtes, s’étend sous nos yeux : tours monolithiques, pyramides industrielles et architectures pharaoniques se disputent le firmament. La publicité y est omniprésente, les rues noyées sous une pluie incessante et des nappes de néons. Cette ville futuriste, conçue en collaboration avec le designer Syd Mead, demeure l’un des environnements les plus marquants de l’histoire du cinéma.

L’illusion fonctionne grâce à une maîtrise absolue des éclairages, tout en néons et fibres optiques, et à une hybridation constante des techniques : matte paintings, miniatures, maquettes et plans composites s’imbriquent sans jamais trahir leurs artifices. Ce chaos architectural, mélange de styles, cultures et d’influences, dessine une métropole babylonienne digéré par la mondialisation, où les élites ont depuis longtemps déserté la maison mère pour partir s’établir dans des colonies extra-terrestres. La caméra mobile participe à renforcer l’immersion au sein de ce décor qui nous apparaît déshumanisé, décrépit, comme laissé à l’abandon.

De cette fracture sociale naissent les Replicants, êtres synthétiques conçus comme une main-d’œuvre jetable, destinés aux tâches les plus ingrates, quand ils ne servent pas de simples objets de plaisir. Ridley Scott, peu friand des méandres philosophiques de Philip K. Dick, choisit de privilégier la mise en scène et l’atmosphère à l’exploration frontale de ces thématiques.

Les questions d’identité, d’intelligence artificielle, d’écologie ou d’avenir de l’humanité affleurent, sans jamais être frontalement théorisées. Les principaux enjeux narratifs se situent au coeur d’une enquête policière véhiculant tous les archétypes du film noir : éclairages expressionnistes, clair-obscur omniprésent, musique jazzy et mélancolique de Vangelis, pluie incessante, l’enquêteur cynique et désabusé porté sur la bouteille, la brune ténébreuse…

Blade Runner Critique Film Ridley Scott

Que suis-je ?

Mais sous cette structure classique se cache une interrogation plus profonde : qu’est-ce qui définit l’humanité ? L’introduction interroge déjà l’œil hagard du public. Les Replicants, bien qu’artificiels sont des êtres vivants dotés de raisonnement, de sang et de sentiments. Les Nexus-6 possèdent même un libre arbitre, moteur de la fuite désespérée de Roy Batty et de ses compagnons. Confrontés à leur obsolescence programmée, ils reviennent sur Terre dans l’espoir d’arracher quelques années de vie supplémentaires à leur créateur, Eldon Tyrell, PDG tout-puissant dont la pyramide domine les hauteurs de la ville.

Rick Deckard sera alors missionné de les traquer. Pour les identifier, il utilise le test Voight-Kampff, une machine archaïque presque organique mesurant les réactions émotionnelles de l’interrogé. L’ironie est totale : un homme vidé de toute empathie débite mécaniquement une batterie de questions formelles. Si l’interrogé fait mine de nervosité, cela suffit à séparer le bon grain de l’ivraie. Cet étrange paradoxe alimente le cœur thématique du récit. Cette ambivalence traverse l’ensemble de Blade Runner, jusque dans sa forme même, où le réel et l’artificiel se confondent.

Ces multiples enchevêtrements visent à semer intentionnellement le trouble dans l’esprit du spectateur, volontairement maintenu dans l’incertitude, invité à remettre en question chaque certitude ; y compris la nature même de Deckard. Les frontières morales s’effacent : le chasseur devient proie, l’antagoniste fait preuve de compassion, et la noblesse surgit là où on ne l’attend pas.

Le Final Cut réintroduit enfin la célèbre licorne de la discorde, absente du montage d’origine, plantant une ultime ambiguïté que Scott ne prendra jamais vraiment la peine de dissimuler, et sur laquelle nous nous garderons bien de trancher. En interview, le réalisateur britannique fera moins de mystère, glissant ce message sans équivoque prenant la forme d’un papier d’origami sur lequel est écrit : «je sais tout».

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