
Réalisateur : George Pavlou
Année de Sortie : 1986
Origine : Royaume-Uni / Irlande / Union Soviétique / États-Unis
Genre : Bâtard Galeux
Durée : 1H29
Le Roy du Bis : 6.5/10
Le Chien de Barker’s Ville
Avant de devenir l’un des dramaturges les plus éminents du fantastique contemporain, Clive Barker en était encore réduit à accepter les cachets dérisoires de modestes productions horrifiques désireuses de porter ses œuvres sur grand écran. Après une adaptation calamiteuse (Transmutations) qui ne lui avait guère laissé de souvenirs impérissables, l’auteur consentit bon gré mal gré à confier sa nouvelle Rawhead Rex au réalisateur George Pavlou, espérant cette fois-ci trouver en lui un artisan capable de restituer toute la démesure de son monstre libidineux. Mais, une fois encore, les producteurs Dow Hawkins et Kevin Attew s’empressèrent de mettre leur veto à ses ambitions, avec les conséquences que l’on imagine.
Espèce de gros bâtard
L’intrigue prend racine dans la campagne irlandaise, où l’extraction d’un menhir libère une créature ancestrale qui entreprend de décimer les habitants d’une paisible bourgade avec une extrême et réjouissante brutalité. Un chercheur américain, venu étudier les vestiges du passé local, se retrouve bientôt à enquêter sur cette résurgence maléfique.
De la nouvelle originale, George Pavlou ne conserve finalement que les outrances blasphématoires et quelques motifs sexuels équivoques que le film peine pleinement à assumer : un vitrail aux connotations cabalistiques, le baptême d’un ecclésiastique recouvert de pisse, et une femme enceinte mystérieusement épargnée par la créature, comme si cette dernière obéissait à une logique reproductive aussi obscure que ses motivations meurtrières. Autant de vestiges transgressifs et prometteurs, mais insuffisamment articulés pour restituer la dimension véritablement dérangeante du récit de Barker.

L’écrivain avait également conçu son monstre comme une divinité païenne à la symbolique phallique ostensiblement obscène, dont la seule existence constituait une offense aux valeurs morales de la civilisation chrétienne. Pour éviter qu’une fidélité trop littérale à la vision de Barker ne provoque l’hilarité involontaire du public (une tête de gland coiffée de poils pubiens, telle qu’évoqué par le dessinateur Steve Niles dans son comic book), le design sera finalement remanié au profit d’une créature hybride, mi-simiesque, mi-canidée surmontée d’une crête proéminente.
Souvent filmée en contre-plongée afin de souligner son gigantisme, la créature vocifère, et sème la panique parmi les villageois. Mais à trop exhiber son monstre sous toutes les coutures, le cinéaste finit malheureusement par en épuiser la puissance d’évocation. Ce qui aurait pu demeurer une présence bestiale et insaisissable devient un simple épouvantail grotesque au strabisme croquignolesque. L’horreur cède alors progressivement le pas à une mécanique de prédation absurde, relevée de ces incongruités dont le fantastique britannique a le secret.
Punk à Chien
Cette domestication du monstre ne relève d’ailleurs pas uniquement d’un problème de conception plastique. Elle affecte également la portée symbolique du récit. Réduite à ses instincts les plus primaires, la créature peut se lire comme une incarnation caricaturale de la rébellion punk, dont les secousses avaient ébranlé l’ordre moral britannique au cours de la décennie précédente. Par sa brutalité, son mépris des convenances et son goût de la profanation, Rawhead semble ainsi rejouer la confrontation entre une société conservatrice, attachée à ses rites et hiérarchies, et une force anarchique qui entend bien tout renverser sur son passage.

L’arrivée d’une famille de citadins en milieu rural accentue d’ailleurs le contraste entre la débauche urbaine et le puritanisme champêtre, comme si la confrontation avec l’altérité devait nécessairement faire éclater les contradictions d’une communauté persuadée de vivre à l’abri de toute corruption. Néanmoins, et comme le révèle son réveil, le Mal ne vient pas de l’extérieur, mais sommeille déjà sous la surface de cette campagne reculée. Son déchaînement agit alors comme un catalyseur, faisant voler en éclats les certitudes d’une population dont les institutions familiales, policières ou religieuses se retrouvent successivement mises en échec.
Heureusement, Rawhead Rex Le Monstre de la Lande conserve quelque chose de la radicalité de son matériau d’origine, ne serait-ce que dans son refus occasionnel de détourner le regard lorsque la violence s’invite au premier plan (démembrements, décapitations et flot d’hémoglobine servi bien rouge). Pavlou exploite également avec une certaine efficacité l’imaginaire du paganisme celtique. Les landes verdoyantes, les chemins boueux, et les bois embrumés composent un décor propice à la résurgence d’un passé mythologique que les habitants croyaient définitivement enseveli.
Faute d’un budget conséquent et sous la tutelle du distributeur Empire Pictures, Rawhead Rex sacrifie une bonne partie de la charge sociologique, religieuse et sexuellement subversive du texte originel sur l’autel des contraintes de production. Le film possède néanmoins une hystérie communicative qui finit par contaminer toute la communauté, comme si la présence du monstre libérait chez chacun une part de sauvagerie soigneusement dissimulée sous le vernis de la respectabilité. Le spectacle tient alors moins à la menace d’une créature véritablement terrifiante qu’au plaisir régressif de voir un ordre social vacillant se faire piétiner, souiller et mettre en pièces.



