
Réalisateur : Zach Cregger
Année de Sortie : 2025
Origine : États-Unis
Genre : Horreur
Durée : 2h08
Thibaud Savignol : 7/10
Portés Disparus
Il existe différentes façons d’être influencé, consciemment ou non, par les œuvres d’un grand artiste. Prenons Stephen King par exemple. D’un côté nous avons Mike Flanagan, son adaptateur quasi-officiel depuis les réussites Jessie et Doctor Sleep. Même ses projets originaux conservent des traces du style King, comme la sublime série Semons de Minuit, slow-burner féroce et envoutant. A l’opposé se positionne Zach Cregger. Si son premier long-métrage, le très réussi Barbare, évoquait autant Jack Ketchum que King, l’un pour la cruauté de la cellule familiale, l’autre pour son Amérique moyenne carnassière, Évanouis a définitivement opté pour l’auteur iconique.
Stephen King es-tu là ?
La petite ville de Maybrook Pennsylvanie se réveille avec une méchante gueule de bois. À 2h17 du matin exactement, 17 enfants de la même classe se sont enfuis de chez eux. Un seul rescapé, le petit Alex Lilly. Face à l’impuissance de la police à retrouver les bambins, une coupable toute trouver, leur enseignante Justine Grandy. C’est dans ce climat délétère, entre mystère complet et chasse au bouc-émissaire que Zach Cregger décide de suivre plusieurs personnages, tous concernés de près ou de loin par ces disparitions. Véritable film chorale, décuplant immédiatement tous les enjeux d’une telle affaire, Évanouis joue constamment son rôle de miroir horrifique d’une société américaine rongée par la paranoïa et le repli sur soi.
À l’instar de Ça, Dôme ou The Mist, le récit observe la lente décomposition d’une communauté en apparence soudée, progressivement délitée face aux événements traumatisants. Tous les ingrédients propres aux œuvres sommes de King sont réunis ici : une ville américaine moyenne, une structure chorale, des personnages ambigus et la présence d’un Mal surnaturel comme catalyseur. De plus, s’il n’est pas le cœur de chacun de ses romans, le point de vue des enfants revient régulièrement chez King. Au-delà de l’évidence Ça, citons l’indémodable Stand By Me, le trop oublié La Petite fille qui aimait Tom Gordon ou le glaçant Marche ou Crève. Jamais tendre avec nos chères têtes blondes, Zach Cregger reprend ce trait spécifique lors de son dernier acte.

Ainsi, le réalisateur livre presque malgré lui une adaptation fourre-tout de l’œuvre du maître littéraire, innervant sa narration des même angoisses sociétales. La peur l’emporte sur tout, les fake news se répandent comme une traînée de poudre, et chacun se regarde de travers. Ces enfants, déclencheurs et accélérateurs de troubles, apparaissent dès lors comme le futur d’une nation déchirée, où chacun y voit l’occasion de les modeler selon leurs propres conceptions. D’ailleurs, le passage du titre original percutant Weapons, littéralement « armes », au très générique Évanouis, épaissit certes le mystère, mais réduit l’assimilation entre un thème et son illustration.
Les Enfants du cauchemar
Cregger confirme ici une maîtrise du langage cinématographique assez enthousiasmante. Scrutant chaque recoin de cette cité rongée par la déprime, à l’instar de son précédent effort Barbabre (banlieue grisâtre, forêt moribonde, école déserte), son sens du cadre épuré et lancinant le rapproche par moments d’un certain John Carpenter. Mais c’est avant tout sa science du montage, et notamment de l’ellipse qui font mouche. Recroisant sans cesse ses récits, il évite tout répétition ou longueur inutile (le film dure pourtant 2h), élaguant chaque séquence à son action décisive.
Ce rythme soutenu, à l’image d’un pur thriller rentre dedans, n’en oublie pas pour autant ses oripeaux horrifiques. Quelques jump-scares paraissent avant tout répondre aux dictats de l’horreur moderne, mais certaines apparitions glacent le sang, comme ce clown omnipotent ou encore ce personnage furibard en arrière plan, qui entre progressivement dans le champ de nos protagonistes. Car l’une des forces de cette mise en scène, est de rendre terrifiant une chose aussi anodine que courir. Si l’on ne court pas pour se dépêcher ou faire du sport, quelle autre raison reste-t-il ? Et de faire ainsi de ces courses effrénées sans but au cœur de la ville, un véritable objet d’angoisse.
Si étonnement le «twist» narratif est davantage un éclaircissement qu’un réel basculement de point de vue, légèrement déceptif au regard de sa première partie, le long-métrage propose un climax grandiloquent qui se joue des codes du genre, troquant son sérieux mortifère pour un rush final aussi gore qu’immoral. Un exercice d’équilibriste entre-aperçu dans Barbare (décidément), où Cragger s’amusait déjà à malmener son récit, sa timeline et ses personnage. Le nouveau sale gosse du cinéma horrifique vient encore de frapper, ne reculant jamais devant le grotesque pour accoucher de récits protéiformes aux images mutantes.
Évanouis confirme ainsi la forme olympienne du cinéma d’horreur moderne, via une année 2025 riche en propositions intrigantes (28 ans plus tard, Sinners, Ugly Stepsister), qui renouent avec la verve politique du genre et des images qui n’ont plus peur de salir les écrans.



