
Réalisateur : Ching Siu-tung
Année de Sortie : 1987
Origine : Hong-Kong
Genre : Romance Fantastique
Durée : 1h38
Le Roy du Bis : 7/10
Thibaud Savignol : 7/10
Sortie en Blu-Ray 4k de la trilogie le 14 février 2026 chez Metropolitan Film Export
In The Ghost for Love
Après une entrée en matière des plus vindicatives grâce à sa trilogie du chaos au début des années 80 (Butterfly Murder, Histoires de Cannibales et L’Enfer des Armes), Tsui Hark fonde sa propre société de production en 1984 : la Film Workshop. Il peut ainsi continuer à expérimenter les formes, remodeler les usages narratifs à sa guise, débarrasser du poids d’exécutifs trop cintrés. Coup d’essai, coup de maître, son Shanghai Blues est une réussite aussi bien commerciale que critique. Dans la foulée s’enchaînent les méga-succès Peking Opera Blues et Le Syndicat du Crime de son (ex)-ami John Woo. Il est dorénavant temps pour le producteur infatigable de remettre le film historique chinois au goût du jour.
La Folie des grandeurs
Genre à part entière dans l’ex-colonie, peu sont motivés à l’idée de suivre Hark dans sa nouvelle lubie. Il souhaite réengager Leslie Cheung désormais auréolé de son succès du Syndicat du Crime, mais ce dernier a eu une mauvaise expérience par le passé. Son chef opérateur n’en a tout simplement jamais fait, quant à Ching Siu-tung lui-même, il n’est guère enchanté par l’idée. Fils de réalisateur et expert en chorégraphies martiales, Hark va le dénicher, flairant le diamant brut à polir. Expliquant à chacun que ce ne sera pas un film poussiéreux mais une œuvre conçue comme moderne, il parvient à embarquer tout le monde avec lui.
Le scénariste Yuen Kai Chi (le furibard La 7e malédiction) peine à faire le lien entre les deux influences de Tsui Hark ; The Enchanting Shadows, le modèle à remaker de 1960, et une nouvelle fantastique du 17e siècle. Il y parvient finalement en racontant l’histoire d’un jeune lettré, obligé par les circonstances de loger chez un moine taoïste isolé dans la foret. Sauf que des esprits rôdent, notamment celui d’une belle nymphe au teint diaphane, qui compte bien user de ses charmes pour arriver à ses fins. Derrière cette romance impossible, entre morts et vivants, se terrent une profusion d’influences, plus ou moins digérées, un mélange des genres assumé, en vue d’un spectacle total.

Le tournage dure 8 mois, non pas à cause de problèmes particuliers du type catastrophe météorologique ou décès d’un acteur, mais parce que le film est incessamment monté, remonté et des scènes ajoutées. La première projection à l’équipe se soldant par un désastre, Hark, bien connu pour son omnipotence, décide de tourner des scènes supplémentaires.
S’il ne s’occupait jusqu’alors que de scènes annexes, il co-réalise avec Chin Siu-tung la dernière partie complètement folle en Enfer, à la base absente du script. Rajoutant un peu de romance et une bande originale retravaillée par le cador James Wong (une chanson pour chaque personnage), on comprend mieux le résultat final bordélique, qui derrière son hétérogénéité casse gueule dégage pourtant une singulière homogénéité.
Fantômes contre Fantômes
La sensation de trop plein n’émerge jamais, malgré les rajouts successifs imposés à la production au fil des remontages. De la comédie Kung-Fu à la romance, voire à l’erotic-soft, en passant par le film de fantômes japonais ou l’horreur pure, Histoires de Fantômes Chinois est un spectacle en permanence sur le fil, mais dont les nombreuses fulgurances témoignent d’une énergie bien réelle. Les deux compères transfigurent le poussiéreux film historique en costumes pour lui donner ses lettres de noblesses modernes.
Ancré dans une époque passée, Ching Siu-tung remplit haut la main le pari de Tsui Hark, désireux de revisiter le folklore chinois sous un angle résolument neuf. Le montage cut, bien que parfois cache misère, donne d’emblée le ton, bien aidé par de vifs mouvements de caméra, des décadrages en pagaille et une volonté constante d’ultra-styliser les images (brume omniprésente, couleurs, contre-jours, ombre chinoises).

Le talent du bonhomme s’exprime pleinement lors des nombreuses scènes de combats, où se multiplient les chorégraphies dantesque en trois dimensions. Les protagonistes flottent au grès du vent, s’envolent pour mieux se pourchasser, décuplant cette impression de rêve et d’irréel qui imbibe le film. Terriblement terre à terre dans ses situations d’exposition et comiques, ces séquences ancrent le récit dans un fantastique total, où deux mondes se côtoient, où les frontières troubles s’effondrent pour mieux décupler les enjeux. Cette illustration de l’Au-delà, typiquement asiatique, à la poésie funeste, raconte l’amour sous toutes ses formes, sans limite de temps ou d’espace.
Mais le film n’en oublie pas pour autant son versant purement horrifique. Les amoureux du genre reconnaîtront sans problème les emprunts évidents à Evil Dead (ronces maléfiques, caméra qui file à tout berzingue), et seront peut-être encore plus touchés par le petit hommage à Lucio Fulci et aux thèmes inoubliables de Fabio Frizzi. Les morts se lèvent, pourris et lents, avançant péniblement sur des nappes électrico-baroques du plus bel effet, avant de succomber à leur propre moisissure.
Mélangeant les genres avec une habilité déconcertante, dans un joyeux bordel aussi bien bricolé que sophistiqué par endroits, Siu-tung signe un petit film culte inclassable. À l’instar de son mentor, il délivre une dernière demie-heure exubérante, sans aucun temps mort (revoyez Il Était une fois en Chine ou The Blade pour vous en convaincre), où au moins une idée jaillit par plan. Annonçant les grandes heures de Tsui Hark et son envie de renouveler le film en costumes, Histoires de Fantôme Chinois est un coup d’éclat qui un an après Le Syndicat du Crime et un an avant The Killer, confirme l’explosion d’un cinéma local à l’échelle mondiale.



