
Réalisateur : Albert Pyun
Année de Sortie : 1999
Origine : États-Unis / Slovaquie
Genre : Ego Trip Mal Tourné
Durée : 1h12
Le Roy du Bis : 3/10
Thibaud Savignol : 2/10
Angel Negro
On dit souvent que la première impression est toujours la bonne. Les Seigneurs du Ghetto l’a bien compris et démarre sur les chapeaux de roue. Ice-T nous apparaît dans un brasier, le regard noir et accusateur, livrant un pamphlet rageur contre la rénovation urbaine et ses dérives : détournements de fonds publics, corruption policière, quartiers abandonnés aux trafics et à la loi du plus fort. Ça gueule fort, mais ça ne mord pas des masses.
La Banlieue RpZ les Gangsters !
Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir dans cette jungle urbaine sinistrée, baignée de nuances grisâtres et de filtres bleutés évoquant, de très loin, le polar à la Michael Mann. Qu’on se rassure cependant, Albert Pyun n’a ni l’élégance formelle ni la rigueur morale de son illustre modèle, et ce vernis “social” ne sert ici que de prétexte à une succession de règlements de comptes sans véritable regard critique.
Car très vite, le discours engagé se dissout pour laisser place à ce que Pyun sait filmer par habitude : des affrontements à l’arme blanche dans des usines désaffectées, des fusillades confuses et une surenchère de postures virilistes et melviliennes. Le sentiment de déjà-vu est tenace, renforcé par l’usage de plans de transition déjà aperçus dans Corrupt et par une esthétique recyclée d’un film à l’autre. Rien d’étonnant, puisque Les Seigneurs du Ghetto, Corrupt et Guerre des gangs ont été tournés dans le même laps de temps, au cœur de l’hiver slovaque, les mêmes friches industrielles servant de terrain de jeu à cette pseudo-trilogie urbaine.
L’argument de vente repose presque exclusivement sur un casting de figures du rap américain et sur une bande-son omniprésente signée Ice-T, utilisée comme remplissage plus que comme véritable moteur dramaturgique. On pouvait espérer une violence stylisée, excessive et jubilatoire à la John Woo ou Kinji Fukasaku ; on n’obtiendra qu’un ersatz mou du genou, plombé par des dialogues pesants et une mise en scène incapable de créer la moindre tension. Les insultes fusent plus rapidement que les balles, mais la vulgarité ne suffit pas à faire un cinéma de transgression. N’est pas Tarantino qui veut.

Les promesses de chattes, de bites, de baiser, de mutilations et de mecs immolés par le feu, soufflés par Ice-T dans les braises de son monologue introductif, se dissiperont aussi rapidement qu’un nuage de fumée. Les contraintes de tournage sautent aux yeux avec des acteurs rarement réunis dans le même cadre, et des scènes bricolées pour contourner des emplois du temps capricieux avec des gros plans abusifs. Certaines figures du casting semblent à peine mobiles, filmées comme des statues parlantes. Le tout donne une impression de patchwork mal assemblé, où la violence est plus suggérée que réellement incarnée, souvent aseptisée par des effets numériques hideux.
« Snoop Doggy Dog, alors qu’est-ce qu’on attend ? »
Le plus frustrant reste sans doute l’exploitation trompeuse de son affiche. Big Pun et Fat Joe incarnent des grosses badernes de la mafia qui finiront par mourir au générique. Ice-T, pourtant mis en avant comme figure centrale, n’apparaît quasiment pas à l’écran, et la confrontation tant attendue avec Snoop Dogg n’existe que dans l’imaginaire du spectateur. Ce dernier, présent le temps d’une poignée de scènes, est filmé comme une entité spectrale, un justicier encapuchonné et mutique surgissant de l’ombre pour éliminer des silhouettes anonymes, sans jamais laisser la moindre trace de sang tel un Zatoichi de la Cité. Une figure fantasmée, presque abstraite, qui renforce le caractère surréaliste et infantile de cette entreprise.
Car Les Seigneurs du Ghetto souffre avant tout d’un regard terriblement naïf sur son propre sujet. Les personnages ne sont que des archétypes éculés, les situations se répètent, et la prétendue radicalité morale du film se contredit sans cesse, oscillant entre glorification de la violence et sermons de pacotille. Le film reste bien trop soft en matière de scène gore ou en actrices dénudées. Il n’y a d’ailleurs que des mecs, et on ne verra jamais l’ombre d’une bite, bien qu’ils se vantent tous d’être nés gâtés… Ce divertissement fera certainement le bonheur des nanarophiles compulsifs plus que des cinéphages déviants ayant eu l’outrecuidance d’espérer voir des gangsters afros souiller de la nympho.
À force de vouloir vendre des albums, le film oublie de raconter quoi que ce soit. Moralement douteux, formellement indigent, il fonctionne avant tout comme un objet promotionnel mal branlé, décliné jusque dans une version “musicale” sans dialogues, destinée aux fans les plus dévolus, ou bien à celles et ceux qui aiment bien tirer sur le bédo et qui n’auraient certainement rien de mieux à faire de leur vie. On évoquera bien quelques problèmes techniques ou des rushes altérés pour tenter d’expliquer le naufrage, mais rien ne saurait masquer l’évidence. Les Seigneurs du Ghetto marque un sacré dérapage dans la carrière d’Albert Pyun, passant des lumières de la série B (L’Épée Sauvage, Cyborg, Nemesis) aux bas-fonds malfamés du ghetto.



