
Réalisateur : John Fawcett
Année de Sortie : 2000
Origine : Canada
Genre : Loup-Garou au Féminin
Durée : 1h48
Thibaud Savignol : 7/10
La Louve Sanguinaire
À quelques exceptions près, Le film de loups-garous a longtemps été un genre réservé aux hommes. Du tout premier Loup-Garou de 1941 aux plus récents Wolfman (2010 et 2025), sans oublier Hurlements, Wolf ou encore Dog Soldiers, ces longs-métrages voyaient le sexe fort en proie à de sauvages transformations physiques. Le monstre fut souvent la métaphore d’un trop plein de testostérone et d’une violence sous-jacente freinée par le vernis civilisationnel. Mais quid du second sexe, aux abonnés absents. Karen Walton et John Fawcett réparèrent l’injustice en lâchant la créature aux cœurs des turpitudes adolescentes, côté filles cette fois-ci.
Mutation Féroce
Il y avait bien Teen Wolf de 1985 avec Michael J.Fox qui abordait déjà cette grande période de changements commune à tous. Mais la radicalité de Ginger Snaps est tout autre. Loin des facéties comiques d’une teen comedy plus poilue que la moyenne, la scénariste et le réalisateur ont eu a cœur de dépeindre le marasme des banlieues résidentielles canadiennes. Dans un mood post-nineties au désespoir palpable, à rattacher à un cinéma américain indépendant revigoré aussi grinçant que désenchanté (Fargo, Fight Club), c’est à travers les yeux de jeunes adolescentes déjà las de leur quotidien que naîtra la monstruosité du récit.
La brillante introduction installe d’emblée le ton glacial du long-métrage et sa quête des faux semblants. Alors qu’une mère pleure la mort de son chien dans la rue, les gamins continuent à jouer au hockey comme si de rien n’était. Dans le même temps, deux sœurs fusionnelles se photographient dans des mises en scènes morbides (pendaison, empalement). Mais lorsque l’une d’elle sera attaquée et infectée par la bête qui rode, plus rien ne sera comme avant. Ginger Snaps, derrière son postulat de série B lamba, mais qui ne sert jamais de simple faire valoir à ses thématiques centrales, n’aura de cesse d’interroger la véritable place du monstre.

La sœur infectée, Ginger, voit son corps se métamorphoser progressivement : quelques poils, puis une queue, des yeux félins ou encore des canines acérées. Mais au-delà de sa mutation physique, son comportement n’est pas en reste. D’ordinaire réservée, elle devient plus entreprenante, plus extravertie, jusqu’à voir son appétit sexuel se réveiller sauvagement. Après une partie de jambes en l’air qu’elle domine de la tête et des épaules, surgit une irrépressible envie de dévorer davantage son prochain. Commence alors son odyssée carnassière.
Dans son sillon Brigitte, sa sœur cadette, va tenter par tous les moyens de protéger la d’elle-même. À l’instar des classiques du genre, elle aura recours à l’argent puis à une aconit tue-loup afin de détruire le Mal qui consume Ginger. Un Mal qui illustre évidemment la transformation adolescente, aussi bien physique que psychologie. Ginger mute, son corps se transforme, tandis que ses désirs et son caractère s’affirment. Et de dresser un parallèle rentre-dedans entre ses saignements menstruels et sa mutation hybride. Le liquide rouge possède ici une symbolique bien plus forte que chez ses cousins masculins.
Lunch Club
Mais contrairement à la violence intériorisée des hommes loups-garous habituels, on assiste davantage à une souffrance extériorisée. Au cœur d’une banlieue résidentielle où tout se ressemble, ou l’ennui et la morosité ambiante créent un mal-être profond, le déchaînement de violence est une issue terminale comme une autre. La fascination envers la mort des deux adolescentes, déconnectées de cette vie de façade, où maman est à côté de la plaque et papa inexistant, où les ados du lycée ne sont que les produits dupliqués de leur environnement, semble le seul piment de cette morne existence.

À l’inverse d’un Edward aux mains d’argent plus pop et satyrique, John Fawcett restitue parfaitement la grisaille ambiante, la géométrie de lieux similaires à des dédales infinies, dans des tons automnales du plus bel effet. Ne reste que le rouge vif du sang pour venir éclabousser toute cette apathie. Bien plus sanglant qu’il n’y paraît Ginger Snaps n’est d’ailleurs pas avare en giclées gores et carcasses abîmées.
Au-delà de sa thématique cronenbergienne en diable et d’une horreur frontale assumée, la facette teen movie apparaît comme le prolongement au noir de l’œuvre de John Hughes. Ces ados paumées, renfermées, toujours à part du monde autour d’eux, reflètent leur époque. Il n’y qu’à tendre l’oreille pour apprécier une B.O en adéquation totale avec les images, faite de néo-métal, de grunge et de quelques nappes de synthé qui renvoient autant au donjon synth le plus dépressif qu’aux éclats maladifs de Nekromantik.
Cette œuvre étonnamment peu citée par chez nous alors que culte outre-Atlantique sort enfin de l’ombre (sortie sur Shadowz, blu ray 4k chez ESC). Une injustice réparée pour sans doute l’un des meilleurs films de loup(louve?)-garou de l’Histoire.



