
Réalisateurs : Brian Yuzna, Christophe Gans et Shûsuke Kaneko
Année de Sortie : 1993
Origine : États-Unis / France / Japon
Genre : Anthologie Lovecraftienne
Durée : 1H36
Le Roy du Bis : 7/10
Thibaud Savignol : 5/10
L‘Angoisse de la Page Blanche
Dans la grande tradition des films à sketches, Necronomicon ne déroge pas à la règle dans la disparité de ton, et le déséquilibre qualitatif caractérisant son recueil d’histoires unifiées par leur appartenance à l’univers de H. P. Lovecraft. Le film adopte néanmoins une astuce classique mais efficace en faisant de l’écrivain lui-même le fil conducteur du récit. Sous les traits de Jeffrey Combs ; reconnaissable malgré un faux menton proéminent ; Lovecraft devient à la fois le narrateur et passeur de cauchemars, ouvrant littéralement les pages du grimoire interdit. Le choix de Combs n’a d’ailleurs rien d’anodin. L’acteur a largement contribué à inscrire le maître de Providence dans l’imaginaire cinématographique contemporain, notamment avec Re-Animator dans le rôle du Dr Herbert West, mais aussi From Beyond, Castle Freak ou Lurking Fear.
Le Combs de Lovecraft
Quant à l’auteur, son imagination a longtemps intrigué critiques et universitaires. L’écrivain aurait puisé l’inspiration dans ses cauchemars récurrents peuplés d’hommes-poissons, sa fascination pour l’ésotérisme et son angoisse du cosmicisme… Mais sa xénophobie et une paranoïa obsessionnelle auront également irrigué l’ensemble de son œuvre en profondeur. Une paranoïa que le film matérialise dès son segment-cadre, avec cette bibliothèque gardée par des moines-soldats protégeant le Necronomicon, grimoire fictif devenu objet de culte populaire, notamment grâce au film Evil Dead.
À l’initiative du projet, Brian Yuzna propose donc une mise en abyme explicite, dévoilant l’origine des inspirations du maître de providence qui vont lui permettre d’amorcer les trois nouvelles horrifiques de cette anthologie. L’un des avantages du format est aussi de permettre à d’autres talents de s’exprimer. Necronomicon marque ainsi le baptême de l’horreur de Christophe Gans, encore journaliste à Starfix, désireux de sortir de sa zone de confort. Le pari est audacieux : six jours de tournage, un budget de 600 000 dollars, et une ambition largement supérieure aux moyens disponibles.
Gans doit redoubler d’ingéniosité pour faire face à une production chaotique, marquée notamment par la défection de son chef opérateur, puis par l’abandon du réalisateur, Shûsuke Kaneko, compliquant encore plus la postproduction du second segment. Malgré tout, Gans signe de loin le sketch le plus abouti du film. Intitulé The Drowned, ce premier chapitre flirte davantage avec l’univers d’Edgar Allan Poe. Un dandy hérite d’un manoir délabré surplombant une falaise. Toujours hanté par la mort de sa femme, il tente de la ramener à la vie, sans se douter qu’il va accidentellement réveiller des forces et créatures occultes enfouies dans les profondeurs abyssales.

L’intrigue vaguement inspirée de la nouvelle The Rats in the Walls, abandonne rapidement ses origines lovecraftiennes pour une horreur plus proche des classiques de la gothique Hammer, et du bis italien de Mario et Lamberto Bava. Romantisme morbide, fatalisme et onirisme s’y mêlent dans une atmosphère lugubre et malsaine. Gans évite habilement le piège du pastiche pur, intégrant ses influences avec un véritable sens de la mesure.
Le Livre de la Mort
Le segment suivant, The Cold, se montre plus fidèle à la nouvelle d’origine. Il suit l’enquête d’un journaliste ambitieux sur une série de meurtres commis vingt ans plus tôt. Là encore, il est question de vaincre la mort : le tueur vit dans une glacière, et s’inocule le collagène distillé de ses victimes, afin de conserver son corps. Plus lent, moins spectaculaire, ce chapitre jette un froid, et pâtit de ses contraintes de production. Mais sa progression insidieuse et son atmosphère clinique restent en adéquation avec le thème abordé. L’échec demeure relatif, d’autant plus que l’abandon de Kaneko laisse des traces visibles.
Enfin, Whispers, dernier segment signé Yuzna, s’adresse clairement aux amateurs de gore. Le réalisateur y déploie sa fascination pour une horreur charnelle, claustrophobique et organique, évoquant l’univers de Clive Barker. Une policière enceinte est entraînée par un couple de marginaux dans un charnier infesté d’entités maléfiques se nourrissant de l’essence vitale humaine. Le récit aborde frontalement la question de l’avortement, dans une débauche de chairs mutilées et de visions infernales.
Véritable sommet de dégueulasserie, le segment souffre toutefois de certains effets visuels inégaux, symptômes d’une production plus chaotique que le résultat final ne le laisse supposer. Necronomicon reste ainsi un film sévèrement tiraillé par ses limites budgétaires et techniques, mais aussi par une volonté farouche de restituer le sentiment de cauchemar cosmique éprouvé à la lecture de Lovecraft. L’enfer est peut-être pavé de bonnes intentions, mais ici, il débouche au moins sur quelques visions mémorables.



